#2 Quartiers et souvenirs : Com-plot-er Dakar

Entretien avec Germaine Acogny (chorégraphe), Viyé Diba (artiste) et le professeur Abdoulaye Elimane Kane (philosophe). Animé par Vydia Tamby (conseillère culturelle du maire de Dakar et cofondatrice des Éditions Vives Voix)

Date de l'événement : le 7 mai à 17 h

© Anna Diagne

 

COM-PLOT-ER DAKAR

Comment les espaces artistiques collectifs créent-ils des liens de solidarité lorsque les voies traditionnelles sont bloquées ?

À Dakar, quelles ambitions façonnent les pratiques artistiques contemporaines ?

Sont-ils capables de mettre au point les outils nécessaires pour s'approprier la ville et mieux vivre ensemble ?

Cette série de débats examine comment les collectifs et les espaces indépendants inventent des façons d'agir ensemble là où les structures officielles s'effacent.

Cette réflexion s'inspire du concept de « Plotform » : un espace qui ne se contente pas d'exposer des œuvres d'art, mais qui devient un moteur de nouveaux récits urbains. Pour se repérer dans une ville souvent imprévisible, les artistes s'appuient sur les « Panya Routes » (Kim Gurney, 2022). Il s'agit de chemins informels – des raccourcis nés de l'ingéniosité du quotidien – qui permettent de tisser des réseaux de solidarité là où les itinéraires conventionnels sont bloqués.

Cette approche s'inscrit dans une histoire marquée par de profondes transformations. Dans les années 1960, le Sénégal a vu naître de grandes institutions culturelles telles que l'École des Arts et le Musée Dynamique. Ce dernier, conçu comme un temple de la culture, a accueilli des événements marquants, comme l'exposition consacrée à Pablo Picasso en 1972. Mais ce cadre académique a été ébranlé par l'esprit de mai 68, poussant les artistes à sortir des murs des institutions pour descendre dans la rue.

En 1974, le Laboratoire Agit’Art a marqué une rupture décisive. Le groupe a rejeté l’idée d’enfermer l’art dans les musées, privilégiant à la place l’improvisation et la vie sociale. L’art est devenu une force brute capable de transformer l’expérience quotidienne. D’autres initiatives ont suivi, telles que l’école de danse Mudra Afrique et l’Université des Mutants à Gorée, toutes orientées vers l’invention d’un avenir ancré dans les réalités du continent.

À partir des années 1990, alors que l'État se retirait du financement culturel, l'art a trouvé refuge dans les quartiers. Des collectifs tels que Huit Facettes Interaction ont étendu la pratique artistique aux zones rurales, faisant de l'échange humain lui-même l'œuvre d'art.

Aujourd’hui, cet esprit de résistance et de partage se perpétue à travers divers espaces fondés sur une éthique de la rencontre. Il s’agit d’incarner ce que certains appellent « la tenue » : un espace de présence où l’empathie devient le véritable fondement de la communauté. Il s’agit d’une esthétique du dialogue dans laquelle l’œuvre d’art n’est plus un objet à contempler, mais la relation humaine que l’on parvient à tisser — où la transmission du savoir est organisée de manière créative et mise en œuvre à travers un engagement réel et actif auprès des communautés.

Le défi pour ces collectifs consiste à perdurer sans perdre leur souplesse. Leur force ne réside pas dans des monuments, mais dans leur capacité intrinsèque à faire émerger des idées et à entretenir des réseaux de soutien actifs. En privilégiant le « faire ensemble », ces acteurs esquissent une architecture de l’esprit — libre et durable — capable de redéfinir l’avenir des territoires et de ceux qui les habitent.

Table ronde 1 : Ruptures dans le Plateau : Sortir du temple

Quartier : Plateau / Fann Hock

Cette table ronde, à laquelle participent Germaine Acogny, le professeur Abdoulaye Elimane Kane et Viyé Diba, aborde la transition entre le monument d’État et la stratégie spatiale de l’artiste. Elle replace la série dans le contexte de la rupture fondamentale marquée par la transformation du Musée Dynamique en palais de justice et la fin de l’art en tant qu’instrument du prestige de l’État, en explorant comment, face à ce vide institutionnel, l’artiste est devenu son propre architecte.

Pour Viyé Diba, la discussion portera sur sa réflexion théorique concernant les matériaux de récupération, qu'il considère comme une esthétique de la présence dans un contexte de pénurie. On lui demandera si la perte du Temple et du Musée a constitué une libération nécessaire pour que l'art sénégalais puisse découvrir son propre langage matériel.

Germaine Acogny sera invitée à réfléchir à la manière dont, avec l'intégration de Mudra Afrique au sein du monument, le corps est devenu le principal territoire de souveraineté alors que les murs institutionnels se resserraient.

Le professeur Kane abordera les implications philosophiques du passage de la politique culturelle de l’universel prônée par Senghor à une logique de survie et de transition.

A propos de ce programme :

Le cycle de conversations et de rencontres "Quartiers et mémoires" a pour objectif d'évoquer et de mettre en valeur des lieux indépendants, habités par des individus artistes-artisans qui ont tissé des histoires avec ceux qui les entourent. Que ces lieux soient reconnus, délaissés ou détruits, il s'agit de comprendre leur rôle crucial en tant qu'espaces de convivialité, de création et de définition de nouvelles esthétiques, tant dans l'histoire que dans notre époque contemporaine.

Crédits : © Axelle de Russé Avec l'aimable autorisation des Fonds Métis, Manifa et OH Gallery. / Cours de Germaine Acogny à Mudra Afrique, © F.C. Gundlach, année 1980 © 2024 École des Sables / Musée dynamique, Dakar, 1965–1966 © photographe inconnu, Photo Artis, Archives MEN / © Archives École des Sables

 
 

Paticipant·e·s

Germaine Acogny

Germaine Acogny est une chorégraphe et danseuse sénégalo-française, souvent considérée comme la « mère de la danse africaine contemporaine ». Née à Porto-Novo, au Bénin, en 1944, descendante d’une prêtresse yoruba, elle a consacré sa vie à développer un langage chorégraphique unique qui allie les mouvements traditionnels africains aux techniques occidentales (ballet classique et danse moderne).

En 1977, Acogny a été nommée directrice artistique de Mudra Afrique à Dakar, une école fondée par Maurice Béjart et le président Léopold Sédar Senghor. Après la fermeture de l'école en 1982, elle s'est installée en Europe et a ouvert le « Studio-École-Ballet-Théâtre du 3e Monde » à Toulouse avec son mari, Helmut Vogt.

Son héritage le plus important est l'École des Sables, un centre international dédié aux danses africaines traditionnelles et contemporaines, inauguré en 2004 à Toubab Dialaw, au Sénégal. Cette école constitue un lieu incontournable où les danseurs africains peuvent perfectionner leur art et collaborer. Ses danseurs sont invités sur les scènes internationales les plus prestigieuses.

Tout au long de sa carrière, Acogny a créé des solos marquants (tels que « Songook Yaakaar ») ainsi que des œuvres pour sa compagnie, Jant-Bi. Sa contribution au monde des arts lui a valu de nombreuses distinctions, notamment le titre de Commandeur des Arts et des Lettres en France et au Sénégal, ainsi que le prestigieux Lion d’or pour l’ensemble de son œuvre lors de la Biennale de Venise 2021.


© Photo : Patrick Meinhardt, AFP.

 

Viyé Diba

Viyé Diba est un artiste plasticien sénégalais dont la pratique allie recherche et engagement social. Formé à l’École Normale Supérieure d’Éducation Artistique de Dakar, il y consacre son mémoire à l’usage des matériaux de l’environnement dans l’éducation artistique, avant de poursuivre sa formation à Nice.

Son œuvre, entre peinture, sculpture et installation, s’appuie sur des matériaux recyclés et des textiles symboliques comme le rabbal, coton tissé à la main utilisé pour les défunts. Il explore volume, masse et texture dans une esthétique ancrée dans les réalités sociales et écologiques.

Lauréat du Grand Prix Léopold Sédar Senghor à la Biennale de Dakar en 1998, Diba incarne le courant de la Troisième Voix, dans une perspective décoloniale, identitaire et panafricaniste. Enseignant à l’École nationale des arts de Dakar, il a formé plusieurs générations d’artistes. Ses œuvres ont intégré d’importantes collections internationales, dont le Smithsonian, le Peabody Essex Museum, le Fowler Museum et le Centre Pompidou.

Son travail a été présenté dans de nombreuses expositions internationales, notamment à l’ifa Stuttgart dans le cadre de Survival Kit, à Art Basel avec OH GALLERY en 2024, ainsi qu’à Talking Objects Lab au Musée Théodore Monod à Dakar en 2023 puis à Berlin en 2024. Son œuvre a aussi été incluse dans Prête-moi ton rêve entre Abidjan, Dakar et Casablanca de 2019 à 2020, Africa Now au Fowler Museum et au Metropolitan Museum of Art en 2009, la documenta 12 à Kassel en 2007, ainsi qu’au 1er Salon des arts du Sénégal au Musée Dynamique de Dakar en 1985.

Viyé Diba vit et travaille à Dakar et continue de contribuer activement à la scène artistique internationale tout en développant un espace de création et de recherche à Dakar, Manifa depuis 2022.


© Photo : BU UCAD, Courtesy OH GALLERY.

 

Professeur Abdoulaye Elimane Kane

Abdoulaye Elimane Kane est professeur d'université. Il a enseigné la philosophie au lycée Blaise Diagne de Dakar de 1970 à 1977. Il est ensuite devenu inspecteur général de la philosophie. De 1987 à 1989, il a dirigé le département de philosophie de l'université Cheikh Anta Diop de Dakar.

Il a intégré la haute administration en 1989 en tant que chef de cabinet du ministre de l'Éducation nationale. En 1990, il est devenu conseiller technique du président Abdou Diouf. Il a occupé le poste de ministre de la Communication de 1993 à 1995, puis celui de ministre de la Culture jusqu'en 2000. Abdoulaye Elimane Kane est l'auteur de nouvelles, de romans et d'essais. Il a publié Le Prince Malal, La maison au figuier et Les Dissidents. Ses essais portent sur la philosophie, les systèmes de numération et l'histoire du Parti socialiste. Il contribue aux revues Éthiopiques et au Journal sénégalais de science et de philosophie. Il est membre fondateur de l'Académie des sciences religieuses, sociales et politiques. 

Le Sénégal le nomme chevalier de l’Ordre national du Lion en 1993. Il est fait chevalier des Arts et Lettres par la France en 1996. En 1999, l'Italie lui décerne le titre de Grand Officier de l’Ordre du Mérite. 

© Photo : Abdoulaye Elimane Kane.

 

Vydia Tamby

Vydia Tamby est une personnalité influente de la scène culturelle sénégalaise, occupant le poste de Conseillère culturelle du Maire de Dakar et agissant en tant qu'éditrice aux Éditions Vives Voix, maison d'édition qu'elle a cofondée en 2009 avec Ghaël Samb Sall. Titulaire d'un cursus supérieur en édition en France, elle s'est engagée à promouvoir la culture et la littérature africaines à travers des publications qui allient esthétique et qualité littéraire, comme en témoigne leur première œuvre, *Dakar Émoi*. Sous son impulsion, Vives Voix s'efforce de conserver et valoriser le patrimoine culturel du Sénégal et du continent africain, en offrant une plateforme aux artistes et auteurs pour des créations collectives. En outre, Vydia Tamby est consultante en ingénierie de projets culturels et membre fondatrice des Capitales Africaines de la Culture, ainsi que Secrétaire Générale d’Africapitales. En réponse à l’urgence de préserver les mémoires africaines, elle a également initié le Fonds d’archives africains, dédié à la sauvegarde et à la valorisation des archives culturelles du continent. Par ses actions, Vydia Tamby contribue de manière significative à la dynamique culturelle et à l’archivage des savoirs en Afrique, créant des ponts entre les générations et les disciplines artistiques.

© Photo : Vydia Tamby.

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